Dental Tribune 15-4-21

Prodiguons des soins dentaires pendant nos vacances !

By Hugues Henry 15-4-21 Dental Tribune

Dans plusieurs régions du monde, des dizaines de dentistes se consacrent bénévolement aux soins et à l’éducation buccodentaires donnés aux plus démunis. Inde, Cameroun, Burkina Faso…, loin des feux des projecteurs, chaque coordinateur vise à y installer une antenne de dentisterie pérenne.
Danielle Van Campenhoudt, investie dans le projet à Bohicon au Bénin, nous y emmène...

Pourquoi avez-vous décidé, dès 2004, de rejoindre Dentistes du Monde pour des missions humanitaires à des milliers de kilomètres de la Belgique ?
Je pense que c’est une envie très personnelle de s’engager et de venir en aide: prodiguons des soins dentaires pendant nos vacances! La difficulté était de trouver à l’époque une association qui réponde à cette attente. Le problème lorsque vous êtes dentiste, c’est qu’il vous faut un cabinet dentaire... Là, les choses se compliquent et, un jour, je suis tombée sur un article parlant de Dentistes du Monde. Chacun est aussitôt séduit par leur idée d’installer et de pérenniser un cabinet dentaire, par sa stratégie de formation de personnel soignant local, afin que les personnes sur place, en charge du centre, deviennent autonomes. Tout a ensuite été très vite, sans même savoir si nous allions dormir au sol, au milieu des scorpions et des serpents ou être bien reçus (ce qui est le cas): en 2006, nous partions à quatre à Bohicon au Bénin. Pas tous dentistes d’ailleurs. Les diverses antennes s’associent régulièrement des compétences d’infirmières, assistantes dentaires, enseignants, techniciens... selon les besoins. Sans oublier les prothésistes, dont notre valeureuse Ariane Wissinger, déjà riche d’une mission en Inde et qui se prépare pour le Burkina Faso!

Expliquez-nous, dans les grandes lignes, comment se crée une antenne de Dentistes du Monde.
Chacune des antennes de l’asbl a ses spécificités, ses difficultés, ses aventures et ses réussites. Une fois toutes les questions de nature plus administrative réglées, avec les diverses autorités concernées, le socle commun, c’est la charte mise au point en 1987, selon laquelle chaque antenne a pour objectif de mettre en place un cabinet, de lui fournir les produits utiles, de soigner les plus démunis bien sûr, de les informer également, mais aussi de dispenser des formations, pratiques et théoriques, à des soignants locaux pour que le centre puisse poursuivre sa mission dans le temps en devenant autonome. Ensuite, le fonctionnement de l’antenne repose sur une convention de partenariat, garante en quelque sorte de la pérennité du projet. Chaque semestre, nous recevons un compte rendu d’activités, un inventaire et des photos du cabinet. Cela nous permet de nous assurer que tout se passe bien et d’envisager de quelle façon nous pourrions encore améliorer les choses. Donc, la première étape, la plus rude, c’est l’installation d’un cabinet dentaire, son mobilier et son fauteuil! Chaleur, poussière..., c’est déjà un défi en soi, qui nous amène d’ailleurs, à chaque évaluation, à vérifier si les normes d’entretien et d’hygiène sont bien respectées. Malgré toutes ces conditions difficiles, les différentes antennes évoluent: en Inde, la première des antennes de l’association, coordonnée par Sonja Depret se développe sur les contreforts de l’Himalaya, dans la région du Ladakh, principalement dans les Tibetan Children’s Village (TCV) de Choglamsar, Dharamsala, Suja, Rajpur et Mussoori. L’antenne de Bohicon au Bénin est active depuis 15 ans déjà. Au Cameroun, antenne gérée par Justin Tsogo, deux cabinets et presque trois sont déjà autonomes sous la tutelle des dentistes locaux. Au Burkina Faso, Édith Mercier s’occupe d’installer un deuxième cabinet déjà.»

 

Une fois sur place et installée, comment une mission s’organise-t-elle au jour le jour?
Une mission type, c’est un demi-jour de dépistage et de sensibilisation le matin. Nous nous rendons dans un village, une école ou une usine, par exemple, avec un matériel didactique succinct, puis nous rencontrons les personnes sur place à qui nous remettons un papier précisant le caractère urgent ou pas de soigner. À Bohicon, nous avons une ancienne ambulance de l’armée belge, entièrement retapée par des habitants de la région, elle est splendide. Eh bien, nous chargeons tous les cas les plus urgents, nous nous plaçons sur la banquette avant, et en route pour le centre où nous passons aux soins dans l’après-midi. Les soins moins urgents s’enchaînent le lendemain et le surlendemain, puis nous recommençons un cycle.

Quel regard les autorités portent-elles sur le travail de Dentistes du Monde?
Nous collaborons avec elles. Au Cameroun et au Burkina Faso, les autorités s’impliquent même très dynamiquement. Au Bénin, nous avons d’excellents contacts au Consulat de Belgique, au Ministère de la Santé, avec le maire de Bohicon. Ils sont heureux qu’une offre de soins dentaires soit proposée dans un lieu qui n’en dispose pour ainsi dire pas. Les questions de santé buccodentaire sont compliquées au Bénin pour les gens. Il doit y avoir une soixantaine de dentistes en activité pour une population proche de celle de la Belgique. Or leurs honoraires sont inabordables pour la majorité des Béninois, dont le revenu mensuel flirte avec les 100 €. Dès lors, qui se fait soigner? Les riches. Et où vont les dentistes? Dans les deux capitales principalement, Cotonou et Porto-Novo. En même temps, nous ne pouvons pas leur jeter la pierre. Ces dentistes ont poursuivi cinq ou six années d’études à l’étranger, car il n’existe pas de cursus de dentiste au Bénin... Puis l’Ordre des Dentistes béninois est tout puissant et veille sur eux, à tel point qu’il est peu favorable à notre démarche bénévole et qu’il considérerait Dentistes du Monde presque comme une concurrence...

En raison de l’épidémie d’Ebola, en 2014, vous aviez toutefois dû interrompre vos missions au Bénin. Celles-ci ne sont-elles pas parfois périlleuses?
Le risque peut s’inviter partout, oui. Après cette épidémie, ce sont les djihadistes de Boko Haram qui sont arrivés au Bénin par le Nigéria. Nous suivons les recommandations des Affaires étrangères qui a déclaré à l’époque: «Ebola, vous pouvez vous en sortir. Mais Boko Haram, s’ils apprennent qu’il y a des Blancs dans la région, ils traverseront la frontière et vous disparaîtrez». Nous avons dû nous mettre à nouveau en pause. Heureusement qu’il existe des outils comme WhatsApp pour rester en contact permanent avec les partenaires locaux.

Les autres antennes de Dentistes du Monde sont-elles également confrontées à ces problèmes de sécurité sur place?
Chaque cas est particulier... Dentistes du Monde avait deux antennes au Congo: une à Kinshasa, l’autre dans l’association belge En Avant les Enfants, à la frontière du Rwanda, dans un endroit de rêve proche du lac Kivu. Là, ce sont les problèmes politiques et la corruption qui ont empêché la poursuite de nos actions. C’est triste. Au Burkina Faso, Édith Mercier surveille de près la menace de Boko Haram. Au Cameroun, il y a la guerre civile, et Justin Tsogo doit sélectionner rigoureusement les villages où implanter ses cabinets. Notre consolation, c’est que dans ces trois pays, contrairement au Bénin, vous trouvez des dentistes diplômés. Dans le Nord de l’Inde, où Dentistes du Monde a débuté, nous ne sommes pas menacés par les conflits, mais la situation sanitaire est assez dramatique en raison de la COVID-19.

Quels sont vos projets au sein de Dentistes du Monde?
Dans l’immédiat, nous œuvrons pour faire partir trois jeunes diplômés au Bénin. Car Dentistes du Monde a des bénévoles de toutes les générations, Michel le plus âgé ayant fait sa première mission à 73 ans (sourire)! À Bohicon, nous pouvons nous dire que l’autonomie est quasi assurée. Après 15 ans, ce projet béninois est presque mûr pour voler de ses propres ailes, avec notre soutien sur le long terme. Pourquoi ne pas en plus seconder une relève enthousiaste dans son propre projet? Ce n’est pas la demande qui manque!